La preuve ontologique de l'existence de Dieu, dite aussi argument ontologique de saint Anselme, est un grand classique de la philosophie. Sous sa forme simplifiée, elle se résume en quelques mots.

– Dieu est parfait.

– Il n'est donc pas une qualité qu'il ne possède.

– Puisque l'existence est une qualité (en effet, ce qui existe a plus de qualité que ce qui n'existe pas), Dieu possède cette qualité qu'est l'existence.

 – Donc Dieu existe.

Si cet artifice de la pensée suffisait à prouver l'existence de Dieu, plus personne ne se poserait la question. Il n'y aurait ni athée, ni agnostique. Les temples de toutes les religions seraient pleins à craquer.

On en a suffisamment démontré la non-validité.  Une manière toute simple de réfuter l’argument est d'en souligner le caractère arbitraire. L'esprit commence par postuler la notion d'un être absolument parfait, qui serait à l’origine du monde, sans que rien de factuel ne le soutienne dans cette démarche. Dans un second temps, il feint d'en tirer une conséquence, à savoir l'existence nécessaire de cet être, négligeant que cette conséquence était déjà sous-entendue dans cette notion d’un être parfait. C'est ce qu'on nomme une tautologie.

Sur le même modèle, on pourrait s'exercer à bâtir beaucoup de démonstrations tout aussi vaines. Par exemple, que la femme parfaite existe. En effet, une femme parfaite est une femme qui a toutes les qualités, dont celle d'exister. Et l’homme parfait tout autant, mutatis mutandis. La profession de conseiller conjugal courrait alors un grand péril.

Tout ça ne nous mène pas bien loin. En fait, dès le départ, il y a dans cet argument beaucoup de mauvaise foi. Lorsque nous concevons un créateur qui serait à l’origine du monde, nous n'envisageons pas une seconde qu'il ne lui manquerait qu'une chose, le fait d'exister. L’argument ontologique, même s’il était probant, apparaît superflu. Il ne sert qu’à conforter le croyant dans ce qu’il sait acquis d’avance.

                                          *

      Il est une autre manière, plus approfondie, de réfuter l'argument ontologique. Elle consiste à faire remarquer que l'existence n'est pas une qualité comme les autres. Elle est d'un autre ordre. Elle se constate à partir de faits observés, mais ne se déduit pas d'un concept, d'une pensée. Selon la célèbre formule de Kant, elle résulte d'un jugement synthétique, c’est à dire qui constate et associe, mais pas d’un jugement analytique, qui déduit à partir de ce qui est déjà précontenu dans l’énoncé. C’est la fameuse parabole des cent thalers : entre une pièce de monnaie (cent thalers, en l’occurrence) à laquelle je pense et une pièce que je sens dans ma poche, il y a toute la différence de l’existence.  Je peux imaginer tout ce que je veux à propos de cent thalers – disons cent dollars pour nous situer à notre époque –, ce que je peux acheter avec, ce que ça peut rapporter une fois placé à la banque, etc., mais sûrement pas déduire de leur seule pensée qu’ils existent : pour cela, rien ne pourra remplacer la sensation de la pièce froide, ou du billet de banque, entre les doigts. Tous les miséreux savent ça d’instinct. 

 (Multivers et réalité humaine, Louis Loujoz, § 36)